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     L'enfant, le fou


    Du point de vue de la psychologie, ce sujet soulève des questions théoriques fondamentales : la folie chez l'enfant existe-t-elle ? Peut-on parler de psychose infantile ? La notion de « troubles envahissants du développement » est-elle plus adéquate ?

    Du point de vue philosophique, « l'enfant, le fou » nous interroge sur la nature même de l'enfant et nous invite à repenser l'idée d'identité à partir des concepts de filiation et de déterminisme : l'enfant est-il une somme d'héritages (génétique, sociaux, culturels, etc.) à laquelle l'adulte de demain ne peut échapper ? 


     

    « L’individu devient schizophrénique, en partie, à cause d’un effort continu – largement ou totalement inconscient – de la ou des personnes importantes de son entourage pour le rendre fou »

    (Harold Searles dans L’effort pour rendre l’autre fou, 1959).


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    Qu'est-ce qu'un enfant ? On désigne par le mot enfant (du latin infans, composé du privatif in et de fari, « parler », « celui qui ne parle pas »), l'être humain dans sa période de développement tant physique, cognitif que psychologique, entre la naissance et la puberté. Mais le terme enfant renvoie aussi à la filiation, qu'elle soit généalogique ou symbolique.

    Parce qu'il est issu de la fusion de deux cellules reproductrices différentes, l'être humain s'inscrit toujours dans une filiation à laquelle il ne peut jamais complétement échapper. Tout homme, toute femme est avant tout fils de, fille de. Cette filiation est biologique et génétique, historique et sociale mais elle est aussi et surtout psychique : l'enfant est un continuum entre les générations et la synthèse d'une histoire familiale. C'est à l'intérieur même de ce creuset qu'est la famille que l'enfant va grandir, développer son appareil cognitif et se construire en tant que personne autonome. «Pour le meilleur et pour le pire, chacun de nous transporte en soi sa famille originelle, en tant qu’ingrédient, en tant que constituant de son organisation comportementale propre, tantôt comme un poids et une source de limitations, tantôt au contraire comme une force et une richesse », écrivait Paul A. Osterrieth dans son Traité de psychologie de l'enfant (vol. I, 1970). Pourtant, l'individu est un et unique, différent de ses frères et soeurs, mais son identité, même considérée dans sa multidimensionnalité, n'est pas autre chose qu'un héritage : il doit ses traits et ses caractéristiques physiques ainsi que certaines de ses maladies à ses parents (hérédité) ; ses notions du bien et du mal, ses valeurs et ses croyances s'inscrivent dans des cadres moraux et éthiques relatifs à une classe sociale ou à une communauté ; son image de soi, ses modes relationnels, son rapport à l'autorité se sont forgés au contact de ses modèles parentaux.


    Cependant, il arrive que la famille ne soit pas un cocon idéal ou protecteur, et que l'enfant se construise en rejetant le modèle parental, que la famille marque à jamais son histoire personnel (inceste, secrets de famille) ou qu'elle perturbe son développement psychique (névrose familiale). Renier ses parents, refuser cette ascendance, c'est paradoxalement reconnaître qu'un lien existe. Que nous soyons de pères ou de mères inconnus, orphelins, que nous rejetions notre famille ou notre passé, nous restons toute notre vie enfant de, attaché à ce fil inaliénable. Or, la famille peut être une des causes de l'origine de la maladie, comme la schizophrénie par exemple, car « rendre l'autre fou est dans le pouvoir de chacun : qu'il ne puisse pas exister pour son compte, penser, sentir, désirer en se souvenant de lui-même et de ce qui lui revient en propre », écrit Harold Searles dans L’effort pour rendre l’autre fou. La relation parent-enfant peut se mettre à dysfonctionner pour plusieurs motifs : le désir de régler une situation conflictuelle devenue intolérable ; le besoin d'un parent d'éliminer sa propre folie en la projetant sur son enfant qui devient alors le fou de la famille ou encore une tentative de destruction de l'autre via un meurtre symbolique (souhait de psychose).


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    Parce que tout se met en place dans les premières années de sa vie, le sujet reste à jamais l'enfant qu'il a été, il reproduit et il répète ce qui s'est cristallisé plus tôt : sa manière d’entrer en contact avec les autres, d’aimer ou de détester, sa façon de gagner ou de perdre, de dominer ou d’être dominé – de même, toutes ses « réactions », les réponses et les solutions qu'il apporte face à une situation nouvelle, inattendue ou perturbante, sont en un sens pré-déterminées.

    Alors que la folie renverrait à la rigidité des réponses et à la lignification des comportements, l'équilibre psychique serait, à l'inverse, une capacité à s'adapter pour dépasser des évènements douloureux ou traumatiques, une faculté de ressort, une souplesse de l'appareil psychique qui lui permettrait de plier sans se rompre, car on sait depuis Pascal que « l’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien » (dans les Pensées, 347). 

    Bordeaux, avril 2011.

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    Massive Attack : Paradise Circus, extrait de l'album Heligoland / Paradise Circus (Breakage's Tight Rope Remix) / Paradise Circus (Zeds Dead Remix) / Paradise Circus (Acoustic Pearly Mix) / Paradise Circus (Gui Boratto Remix)
    SOURCE

    references mini

    Quand faut-il intervenir avec les enfants inattentifs, impulsifs et hyperactifs ? Cours de Ridha Joobe, directeur adjoint du PEPP‑Montréal et directeur de la recherche sur les troubles neurodéveloppementaux à l'Institut Douglas (École Mini Psy 2010) : http://www.youtube.com/user/douglasInstitute


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    Le fou. La folie. Voilà deux termes et une conception de la maladie mentale qui ont disparu depuis la première moitié du vingtième siècle. Le fou n'existe plus et le mot folie regroupe une diversité de troubles psychiques identifiés, répertoriés et classés. De même, ont émergé une multitude de visions psy- et d'approches thérapeutiques, chacune portant sa propre conception de l'humain, certaines s'attachant uniquement à la psychée, d'autres prenant aussi en compte l'environnement de l'individu ou la société.


    « J'ai demandé si peu à la vie – et ce peu, la vie me l'a refusé. […] Une conscience d'exister qui ne me soit pas trop douloureuse. »

     (Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, fragment n°6)


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    On peut tout d'abord se demander ce qu'est un fou : le langage courant nous indique que l'on désigne par ce terme celui qui perdu la raison et le sens de la réalité. Voltaire donnait déjà une définition similaire dans son Dictionnaire philosophique en 1764 en faisant de la folie le fait d'« avoir des pensées incohérentes et la conduite de même ». Le fou est donc celui qui déraisonne, qui s'inscrit dans une logique absconse ainsi que dans une autre réalité à laquelle notre sens commun refuse de croire. Ainsi envisagé, le fou dérange l'ordre du monde en bousculant la réalité communément partagée et c'est la société toute entière qu'il risque de renverser en faisant éclater les normes. En effet, le fou est un être anormal, qui s'écarte des rôles sociaux standards, qui ne suit plus les règles ou les lois de la cité et dont les comportements souvent imprévisibles sont inclassables : c'est en ce sens un être anomal (du latin anomalus, dérivé du grec ancien ἀνώμαλος, qui signifie « inégal, irrégulier ») qui fait éclater une vision normalisée et rassurante de l'homme moyen, de l'homme ordinaire. Pourtant, certains comportement dits a-normaux sont socialement tolérés, voire valorisés, lorsqu'il sont circonscrits à un espace d'expression particulier (théâtre, cinéma, carnaval). 


    Aussi dira-ton d'un artiste ou d'un précurseur qu'il est un fou, un fou « génial » ajoutera-t-on peut-être. Aristote (dans Problèmes, section 30), puis Sénèque (dans La tranquillité de l'âme, 15), pensaient qu'il n'y avait pas de grands génies sans un grain de folie : « Parmi les philosophes, nous trouvons Socrate, halluciné ; Pascal, névropathe et obsédé ; J.-J. Rousseau mélancolique, persécuté et suicidaire ; Condillac somnambule ; Saint-Simon excentrique ; Fourier, ayant passé toute sa vie dans un état d’hallucination non interrompue ; Hegel, dont la sœur était folle ; Auguste Comte, frappé d’aliénation mentale au milieu de sa laborieuse carrière », listait ainsi Alexandre Cullerre, dans son ouvrage Les frontières de la folie, (chapitre X, §. II : « La folie, le talent et le génie »), datant de 1888.


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    Toutefois, la folie ne doit être réduite à une manière d'être ou à une simple excentricité (du latin ex- et centrum, qui n'a pas le même centre), elle est avant tout un dérèglement, un dysfonctionnement, une anomalie qui dépasse le sujet même. La folie, à travers son désordre et sa liberté irréfrénée, ne nous révèle-t-elle pas finalement une vérité sur l'homme ? Le fou ne nous renvoie-t-il pas une image en miroir de nous-même ? L'image d'un homme débridé, décomplexé, libéré de tous tabous, affranchi des codes humains et délivré des interdits sociaux : l'aliéné est paradoxalement l'homme libre. Ainsi, l'homme est indissociable de la folie, car « l'être de l'homme, écrivait Jacques Lacan, non seulement ne peut pas être compris sans la folie, mais il ne serait pas l'être de l'homme s'il ne portait pas en lui la folie comme limite de la liberté », dans les Propos sur la causalité psychique.  


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    Le fou, en remettant en cause les normes sociales établies, est une figure subversive : le fou du roi François Ier n'était-il pas le seul à pouvoir se moquer du souverain et à en faire la satire ? De par son inconstance, de par le reflet qu'il nous renvoie de nous-mêmes, le fou est un étranger effrayant pour l'homme commun qui le rejette : le fou est une exagération grotesque, la folie est « la caricature de tout comportement humain », écrit Édouard Zarifian dès l'introduction de son livre Les jardiniers de la folie. Le fou, c'est nécessairement l'autre : « C'est un véritable fou furieux ! », confie un patient à son psychiatre en désignant un autre pensionnaire. L'autre dans son intériorité se tient toujours dans une distance irréductible et je ne pourrais jamais l'appréhender complètement. Et cette distance et ce vide peuvent être insupportables : le sujet doit mettre du sens sur les actes d'autrui afin de les rationaliser, d'une part, et de combler une peur archaïque et existentielle, d'autre part. Or, cette peur est légitime, simplement humaine, car le regard que porte le fou sur les autres peut aussi être déstabilisant, dévitalisant, déstructurant et menacer la stabilité de leur identité propre. Ainsi, que nous soyons malades ou sains d'esprit, la folie nous pousse de manière presque inévitable à la fuite de l'autre, à l'exclusion... Le fou nous écarte et nous nous protégeons en le rejetant. Affronter la folie et la considérer en face, « c'est se regarder sans les complaisances habituelles », ajoute Zarifian. Certes, le fou est un autre, mais c'est un alter ego, un autre moi-même, et c'est exactement cela qui est angoissant.  

    Bordeaux, mai 2011.


     


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    ... ton prochain comme toi-même


     
     

    ... ton prochain comme toi-même, cette phrase du Nouveau Testament est ici réduite à une formule volontairement elliptique, c'est une "équation à deux inconnues", nous dit Yann : qui est le prochain ? qui suis-je ? Et pourquoi, et comment, dois-je et puis-je aimer ce prochain, cet autre qui m'est étranger ?

     

     


    « En réponse à la question posée sur le premier des commandements, Jésus dit :

    - Le premier, c’est : « Ecoute Israël ! Le Seigneur notre Dieu est l’Unique Seigneur ; et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force !’ » Voici le second : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »

    (Marc 12, 29-31) 


    La citation, extraite de la Bible, est volontairement tronquée et réduite à une formule : (…) ton prochain comme toi-même. Elle met non seulement en jeu des thèmes majeurs de la philosophie, à savoir l'impossible (ré)conciliation entre Moi et Autrui, mais elle les place aussi et surtout sur les deux plateaux d'une balance : (…) toi-même comme ton prochain est un jeu d'équilibre et elle implique une difficile mais juste pondération entre deux moi, aussi étrangers l'un à l'autre qu'à eux-mêmes.

    L'ellipse du verbe fait de cette phrase du Christ un précepte plus que jamais universalisable, tel un nouvel impératif catégorique, et l'aposiopèse nous sert ici d'artifice pour initier le questionnement philosophique : (connais) ton prochain comme toi-même, (juge) ton prochain comme toi-même et enfin (respecte) ton prochain comme toi-même. On comprend tout de suite que notre discussion ne peut pas se limiter à une analyse simplement théologique de cette formule, car ainsi formulé, (…) ton prochain comme toi-même renvoie à des interrogations éthiques et morales mais aussi de l'ordre du droit et de la justice.


    (Aime) ton prochain comme toi-même, « et qui est mon prochain ? », demande Luc à Jésus (Luc 10, 26-37). Et qui est ce « moi-même » que je suis déjà sensé aimer ? Il s'agit d'une « équation à deux inconnues », nous dit Yann : comment puis-je aimer mon prochain, moi qui ignore qui je suis ? On se rappelle alors les mots gravés sur le frontispice du temple de Delphes et la phrase de Socrate, ce principe premier de la philosophie grecque, qui ordonnaient avant toute chose de se connaître soi-même : être humble devant les dieux comme devant ses pairs, prendre conscience de soi et de sa condition d'homme dans l'univers pour rechercher la sagesse (sophia, en grec), c'est-à-dire non pas la simple vertu mais le savoir, la connaissance. Aimer son prochain, cela implique donc de le connaître comme soi-même. C'est le second commandement divin et notre premier devoir envers autrui : « Celui qui n'imagine rien ne sent que lui-même, il est seul au milieu du genre humain », écrivait J.-J. Rousseau dans son Essai sur l'origine des langues (1781), mais cette connaissance d'autrui est-elle seulement possible ?


    (Juge) ton prochain comme toi-même, puisque tu cherches à connaitre ton prochain comme toi-même : le travail sur soi, la connaissance du monde et la quête de la sagesse sont des chemins longs et difficiles, semés d'embuches et d'épreuves, d'erreurs ou de renoncements. Le prochain n'est pas un autre parmi « les autres », c'est un alter ego auquel je peux m'identifier, avec qui je partage des valeurs et un univers de sens; c'est un autre moi dont je peux comprendre les passions, les mobiles et les actes, et de ce fait, dont je peux expliquer et pardonner les fautes. Toutefois, ce prochain, pour autant qu'il me ressemble, reste toujours un étranger (du latin extraneus, « exterieur à »), à la fois proche et distant, ressemblant et inaccessible, sympathique (« qui souffre avec », et partant « qui a des affinités avec ») et hostile (hostilis, en latin, peut aussi prendre le sens d'« étranger »).


    (Respecte) ton prochain comme toi-même, puisque - en dépit de ses différences et de la distance qui nous séparent les uns des autres - il est un être humain comme toi, et c'est l'humanité en lui que nous aimons, que nous cherchons à connaitre et à comprendre, que nous jugeons ou condamnons, mais que toujours nous respectons. Respecter son prochain, c'est renoncer à voir en lui une limite négative à nos intérêts personnels et nos droits naturels ; c'est, paradoxalement, reconnaître sa singularité en tant qu'individu et notre communauté en tant qu'être humain : « L'autre, c'est le prochain », écrit E. Lévinas, dans De l'existence à l'existant (1947), mais cette proximité n'est pas une fusion, car l'autre reste à jamais « ce que moi je ne suis pas » et notre relation est, en ce sens, contrainte à être asymétrique.

     


    ton prochain comme toi-même, ou se considérer soi-même comme un autre, c'est poser une équation à deux inconnues et, comme en mathématiques, c'est faire en sorte que la valeur de ces deux inconnues garantissent l'égalité effective des deux membres de l'équation – bref, c'est chercher à trouver une solution. 

    Toulouse, avril 2011.


     

    PLAYLIST

    Susheela Raman : Meanwhile 

    Alpha : Song of silence 

    Four Tet : Weight of my words 

    Cascadeur : Walker 

    Clarika : Bien mérité 

    Joanna Newsom : Occident 

    Michael Jackson : Earth song

    Abed Aziré : L'évangile selon Jean

     

     REFERENCES

    Homèlie du dimanche 20 février 2011 : La sainteté n'est pas accordée à la loi, mais à l'amour, http://www.unfeusurlaterre.org/qehelata/

    L'évangile du dimanche 26 octobre 2008, http://www.youtube.com/watch?v=BbJVOGxYPxs

    Philippe Cormier : Aimer son prochain comme soi-même, extrait d'une conférence donnée lors des Rencontres de Sophie à Nantes, dans le cadre de l'abécédaire, en mars 2011 et publiée aux Éditions M-Éditer, http://www.youtube.com/watch?v=AcNsGWb5HWk

    Stéphane Einhorn : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, www.terrafemina.com

    Martin Niemöller : First they came, http://www.youtube.com/watch?v=raLQZqF_Jmo

    Extraits du du film Jesus de Nazareth de Franco Zeffirelli (1977).


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    Réalité(s)


      

    Réalité(s). Avec un S entre paranthèses, "ce qui n'est pas très radiophonique", me faisait remarquer  un ami. Pourtant, ce S, cette simple lettre, dès que l'on parle de réalité, fait bouillonner toute la philosophie : "La réalité est à la fois multiple et une, et dans sa division elle est toujours rassemblée", disait Platon. Mais comment ce qui est effectivement pourrait être autrement, ou pis, "pluralement" ?

     


    « Qu'est-ce donc que la vie? Un délire.
    Qu'est-ce donc que la vie? Une illusion,
    Une ombre, une fiction;
    Le plus grand bien est peu de chose,
    Car toute la vie n'est qu'un songe,
    Et les songes rien que des songes ».

    (Calderón de la Barca, La vie est un songe, acte II, scène 2, monologue de Sigismond)


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    Qu'est-ce que la réalité ? L'idée même de réalité engage toute la philosophie (qui essaie de la saisir pour la penser) mais aussi la science (qui prétend la prendre pour objet) et l'Art (qui l'imite, la renie ou la recrée).

    La réalité, c'est ce qui existe effectivement, c'est ce que nous percevons du monde autour de nous. Ainsi définie, la réalité est réduite à une perception sensorielle, et nous savons, depuis Platon, que nous devons nous méfier de nos sens, qui peuvent être parfois trompeurs (Platon, "L'allégorie de la caverne", dans le le Livre VII de la République). En ce sens, la réalité serait un produit humain et une construction subjective de notre esprit : il n'existerait alors pas une réalité mais une pluralité de réalités correspondant à une pluralité de consciences du monde. 


    Cela ne va donc pas sans poser de problèmes : si nos sens nous trompent, le monde extérieur existe-t-il peut être autrement ? A-t-on vraiment accès à la réalité telle qu'elle existe en soi ? N'y a-t-il pas quelque chose qui existe indépendamment de l'homme, une réalité ultime ? N'est-ce pas, d'ailleurs, ce principe de réalité intangible que nous appelons Dieu ?

    Sans cela, sans cet impératif de continuité et de permanence, comment élaborer des théories scientifiques ou philosophiques, si la réalité n'est qu'une construction humaine, toute tentative de connaissance devient relative à l'homme: nous ne pouvons donc jamais accéder à la vérité, et tout est par conséquent vide de sens et nous n'avons affaire qu'au néant ?


    C'est pourquoi la science doit se confronter activement à la réalité : de ce fait, il faut faire de chacun d'entre nous, un sujet connaissant qui donne ses propres règles à l'objet pour le connaître; il nous faut donc renoncer à la réalité nouménale des choses, c'est-à-dire à leur réalité en soi, car cette connaissance nous est à jamais interdite, et priviliéger l'étude de la réalité telle qu'elle nous apparaît (Kant, La Critique de la Raison Pure, deuxième partie, "Analytique transcendantale", livre II, chapitre III).

    Le scientifique laisse donc à l'art et à l'artiste le soin d'interpréter la réalité, de la construire ou de la déconstruire et d'en donner sa vision personnelle. Et pourtant, les théories scientifiques, comme les conceptions philosophiques, se refutent les unes les autres, au fil des siécles, et apparaissent alors comme des visions du monde, ancrées dans une époque, dans une société ou dans une civilisation données.


    Toutefois, la réalité est bien une perception partagée. Certes, c'est une projection mentale mais elle est intersubjective, car notre condition humaine nous porte à donner un sens aux choses que nous voyons et les limites de nos capacités sensorielles cadrent toujours nos perceptions : nous partageons ainsi tous, être humains « normaux », la même conception de la réalité (sauf le fou qui, dit-on, « perd le sens de la réalité »), puisque nous co-construirons ensemble, dans un aller-retour incessant entre notre esprit et le monde extérieur, la réalité.

    La réalité, comme la vérité, ne semble donc jamais acquise, toujours liée à nos limites biologiques et sensorielles, bref à notre condition humaine ; elle est comme du sable entre les doigts, quelque chose de mouvant et de toujours fuyant : la réalité est paradoxalement ce que nous construisons et ce qui sans cesse nous résiste. 

    Châteauroux, mars 2011.


    PLAYLIST

    REFERENCES

    Four Tet : Glue of the world 
    Telephone VS Supergrass : Un autre monde à st-Peterbourg 
    Bonobo : Black sands 
    Jim Noir : How to be so real 
    Susana Baca : Merci bon dieu 
    Louise Le May : Photographic

    Platon : "L'allégorie de la caverne" (dans le le Livre VII de la République)

    Kant : La Critique de la Raison Pure (deuxième partie, "Analytique transcendantale", livre II, chapitre III)


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